KRASICKI (I.)


KRASICKI (I.)
KRASICKI (I.)

Observateur des mœurs de son temps, rigoureux jusqu’à la cruauté, Krasicki touche à la morale à travers la satire et la fable; il ne parle de choses sérieuses que sur un mode ironique. Ce prélat raffiné est le plus célèbre représentant de l’époque des Lumières, qui inaugure, en Pologne, le début de la civilisation et de la littérature modernes. Rompant avec la tradition nationale affaiblie sous les excès du baroque, cette littérature se rattache délibérément aux modèles de l’Europe occidentale, en particulier de la France.

Un clerc fortuné

Né à Dubiecko dans une famille de magnats appauvris, Ignacy Krasicki fit ses études chez les jésuites, à Lvov, puis au séminaire de Varsovie et les termina à Rome. Il occupa successivement diverses fonctions ecclésiastiques pour devenir chapelain du roi Stanislas-Auguste et faire, grâce à la faveur du monarque, une carrière aussi rapide qu’éblouissante: à trente et un ans, il est évêque de Varmie avec le titre de prince. Le premier partage de la Pologne ayant fait de lui un sujet du roi de Prusse, il fréquenta la cour de Frédéric le Grand. Après le dernier partage, il fut nommé archevêque de Gniezno. Mondain, raffiné, brillant, le prince-évêque s’adonna inlassablement toute sa vie à l’étude et aux lettres. Il collabora activement au Monitor , fondé en 1765 sur le modèle des périodiques «moraux» anglais (le Spectator , en particulier) et publia lui-même un périodique, Co tydzie (Le Semainier ). Il traduisit des écrivains anciens (Plutarque, Lucien), composa de volumineux ouvrages de théologie et d’héraldique, prépara une esquisse de la littérature universelle.

Un maître en ironie

La création originale de Krasicki se place principalement dans les années 1775-1780 et se rattache aux courants d’idées et au programme littéraire des écrivains groupés autour du roi. Il débuta par un poème héroï-comique, La Souriade (Myszeis , 1775), piquante illustration d’un genre naguère manié avec succès par Boileau et Pope. Krasicki y associe le thème traditionnel de la guerre animale avec des données de la chronique polonaise (le roi légendaire Popiel dévoré par les souris) traitée selon l’humeur sceptique des hommes des Lumières. Il s’agit cependant moins d’une œuvre satirique que d’une facétie parodique. Maître en ce domaine, le poète transpose sur le mode burlesque non seulement des motifs tirés d’Homère ou de l’Arioste, mais encore les thèmes sentimentaux du XVIIIe siècle, sans négliger les conditions de la cour, les débats et discours de la noblesse avec leur style baroque.

La Monachomachie (Monachomachia czyli Wojna Mnichów , 1778), autre poème héroï-comique, est une vive satire des ordres mendiants en Pologne et de leur piètre niveau intellectuel et moral. Krasicki s’y révèle un virtuose de la parodie et de l’ironie. Inspirée de Boileau (Le Lutrin ) et de Gresset (Vert-Vert ), l’œuvre n’en est pas moins originale et donne des couvents polonais un tableau impitoyable, nourri par une observation pénétrante des mœurs et exécuté avec un art remarquable. Une telle attaque, venue d’un prélat, souleva des protestations et des critiques indignées. Krasicki y répondit par l’AntyMonachomachia (1780) où l’ironie de la rétractation aiguise encore les pointes de la condamnation satirique.

Le petit volume des Fables et Apologues (Bajki i przypowie ごci ), paru en 1779 et augmenté par la suite de fables nouvelles, fit de Krasicki le plus grand fabuliste polonais. Reprenant les motifs d’Ésope et de La Fontaine, y ajoutant des thèmes orientaux, il a créé un type de fable qui lui est propre. Ici, nulle parodie, mais au contraire, une ironie rehaussée par la rigueur de la narration réduite à l’essentiel, dépouillée parfois jusqu’à la sécheresse. Évitant l’expression directe de la moralité, Krasicki laisse au lecteur le soin de la tirer lui-même. Jaugeant le train du monde et le comportement des hommes selon le bon sens et la mesure, il nous en propose une image cruelle et peu flatteuse. L’auteur sait pourtant dominer son amertume et, par l’ironie, la tenir à distance, non sans s’élever parfois au ton de la méditation. L’élément sentimental, discret et retenu, mais présent, donne sa valeur poétique à un recueil avant tout didactique.

Les Satyry , publiées la même année, attestent une observation pénétrante et juste des mœurs polonaises raillées d’une façon d’autant plus cinglante qu’ici encore l’auteur sait taire les sentiments qui l’excitent et, refusant les accents de la colère ou de l’indignation, présenter avec un détachement olympien les travers et les vices d’une société corrompue.

L’œuvre en vers de Krasicki est d’un très grand artiste; celle en prose est surtout d’un moraliste qui, dans ses Considérations (Uwagi , 1798-1799), quelques comédies – d’ailleurs médiocres – et deux romans, s’exprime de façon immédiate et directe, exposant les principes qui doivent, selon lui, conduire l’existence. Les Aventures de Nicolas l’Expérience (Miko face="EU Caron" ゥaja Do ごwiadczy skiego przypadki , 1776) proposent les étapes d’une conquête de la sagesse, L’Écuyer tranchant (Pan Podstoli , 1778, 1784, 1803) le type idéal du gentilhomme. Recouverts par l’intention didactique, les éléments de fiction romanesque sont très réduits: dans la première œuvre, ils se résument à une suite d’épisodes plus ou moins extraordinaires reliés par le fil d’une biographie et mêlant les aventures à la façon de Robinson Crusoe aux tableaux d’une société d’utopie; ils sont inexistants dans Pan Podstoli composé des monologues du héros discourant devant ses hôtes sur différents problèmes touchant la vie privée et publique (éducation, économie, politique, morale, etc.). Krasicki n’en a pas moins ici les mérites d’un précurseur: il ouvre, en Pologne, la voie au roman de mœurs fondé sur une large observation et une connaissance exacte de la réalité quotidienne; Pan Podstoli est une véritable encyclopédie de la vie de la noblesse polonaise à la fin du XVIIIe siècle.

L’œuvre de Krasicki connut un très large succès et fut, dès le XVIIIe siècle, traduite dans la plupart des langues européennes (et même en latin). Les contemporains ont vu en Krasicki une sorte d’idéal et lui décernèrent le titre de prince des poètes. Pour les générations suivantes qui se sont fait de la poésie une conception différente, il est demeuré le maître inégalé du style ironique. Il a porté certains genres poétiques traditionnels à un degré d’exceptionnelle perfection; s’il n’est pas un aussi grand artiste en prose, il n’en a pas moins introduit – dans la presse et le roman – des éléments qui font de lui un précurseur. Tourné à la fois vers le passé et l’avenir, étroitement lié à son époque, Krasicki occupe une place de transition entre la Pologne nobiliaire et la culture moderne.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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